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Claude Lebet, La Chaux-de-Fonds

Penché sur son violon, les pieds dans les copeaux, vêtu d'un grand tablier de cuir, Claude Lebet ne tarit pas en réflexion sur la lutherie, entrecoupées de précisions techniques et d'histoires chaux-de-fonnières. A la recherche de son style, aidé par l'enseignement de ses maîtres et des luthiers qui l'ont précédé, il ne ménage ni son temps ni son talent.

La Chaux-de-Fonds, situation idéale

«Grâce à mes contacts avec l'Italie, la France, l'Allemagne, je réussis à faire vivre cet atelier comme si j'étais dans une grande ville; seulement ça demande plus d'efforts.» Heureusement que La Chaux-de-Fonds est pourvue d'une salle de musique où passent de grands musiciens. Attentif aux besoins spécifiques de chaque artiste, il fait du «sur mesure»: il vend d'anciens instruments renommés, il construit pour le débutant comme pour le musicien chevronné. Même s'il fait beaucoup de restauration, il fabrique entre douze et quinze violons par an. «J'en fais beaucoup pour chercher... chercher comme Stradivarius à allier son, esthétique et durée.» Un petite concurrence, mais pas trop, stimule le talent du luthier, mais laisse la place à de nombreux contacts professionnels.

Naissance d'une passion

Certain depuis toujours de devenir luthier, Claude Lebet rencontre les frères Jacot, luthiers aux Bayards, essaye de construire des instruments rudimentaires, ramasse du bois.
Mais appelé à une carrière de pasteur, il entame des études de théologie. Le violon étant plus fort, il arrête ses études et part pour Crémone. Après l'école de lutherie, il réalise de nombreux stages pour «se faire la main» et déjà rechercher «son style». A l'école, il a appris la technique, les calculs, les règles, et puis il a voulu faire...

«Le bois ça vit parce que ça respire»

Un violon c'est trois cents à cinq cents grammes de bois qui traversent les siècles en vibrant d'émotion. Le choix du bois est donc déterminant. La veine doit être régulière et serrée. Sapin pour la table et érable pour le reste, les meilleures souches sont dans le Risoux et dans la région de Rougemont. Le bois est coupé à la lune descendante, vers la fin du mois de janvier.

Beaucoup de technique

En tout premier, les éclisses sont humidifiées et moulées sur un fer chaud, puis galbées dans un moule. Ensuite, il faut dessiner la table: elle est toujours en deux parties. En fait, c'est une planche «ouverte». Le fond, par contre, se fait le plus souvent d'une seule pièce, à condition que le bois soit régulier. Les deux parties de la table répondent à un besoin de symétrie au niveau du son qui est ainsi plus régulier. Une fois jointée, la table commence à être creusée. Il faut tailler le bois dans la masse, d'abord avec une gouge, ensuite avec de tout petits rabots. Il y a encore un plus petit rabot, la «noisette», qui permet un travail plus fin. La même opération est répétée à l'extérieur. Le son est déterminé par le choix du bois et par l'épaisseur de la voûte ainsi réalisée. Celle-ci doit être plus fine sur les bords qu'au milieu: alliance entre souplesse et résistance. Pour une contrebasse, la table mesure entre 8,3 et 6,5 millimètres, pour un violon elle mesure entre 3,3 et 2,3 millimètres. Ces épaisseurs «standard» sont modifiées en fonction du résultat escompté. Plus la table est épaisse, plus le son est haut, et vice versa.
La même opération est répétée pour le fond, sauf pour la contrebassse qui a le fond plat, car c'est le seul instrument qui dérive directement de la viole de gambe.
En fait, il faut que cette «boîte» qu'est le violon soit en harmonie.
Pour accorder et changer le son du violon, Claude Lebet tape sur la table et trouve les sons émis par le bois lui-même.
Le réglage de l'instrument se fait encore par la barre d'harmonie et par l'âme, «coincée» entre la table et le fond.
Les cordes font vibrer le chevalet qui fait vibrer la table qui, elle, transmet ces vibrations au fond par l'intermédiaire de l'âme. C'est un principe que l'on trouvait déjà dans la lyra grecque, il y a quelques milliers d'années. "Le mot âme fait fantasmer, son pouvoir est effectivement extraordinaire car si on la déplace d'un millième à gauche ou à droite, ça change le son du violon, mais ça ne change pas l'instrument lui même."
Autre opération importante: la pose du manche. Son «renversement», l'inclinaison qu'on lui donne, influence la sonorité, la puissance et le type de son.

Les secrets

S'il n'y a pas de véritable secret dans la fabrication du violon, il y en a par contre pour les vernis. «j'ai eu deux ou trois maîtres qui m'ont transmis des recettes ou des conseils; jamais on ne demande, c'est le maître qui décide.» En fait ce n'est pas une question de secret, mais de respect: le maître a travaillé des années jour trouver et mettre au point sa recette, il n'y a pas de raison qu'il la donne «comme ça». «Moi c'est pareil, je ne dis pas tout à mon assistant maintenant, mais plus tard peut-être...» De toute façon chacun a sa main et une même recette faite par plusieurs personnes ne donne pas forcément le même résultat. «Et puis c'est une question de goût; mes assistants adorent les violons rouges, moi je déteste les violons rouges...»
Pour les vernis anciens, la composition est connue, mais on ne sait pas comment les ingrédients étaient mélangés, ni comment ils étaient posés. «Les luthiers de Crémone ont utilisé le même verni pendant cinquante ans, puis est apparu le vernis à l'alcool et tout a changé.» L'inconnu, c'est la méthode d'application, le nombre de couches, le temps de séchage...

Une ruche bourdonnante

L'atelier de Claude Lebet sent très fort le bois coupé et la colle qui chauffe. Le parquet «craque» sous les pieds, des violons alignés pendent le long de cordes tendues le long d'une paroi: ils sèchent et attendent patiemment la main qui va s'occuper d'eux. Sur les établis, un mélange de cordes, d'outils et de copeaux, et au milieu, une table de violon, blanche, prend naissance entre des doigts experts.
Atelier où tout le monde entre et sort, qui bourdonne comme une ruche, parfois très tard dans la nuit alors qu'il faut terminer un instrument destiné à un concert. C'est un lieu de travail mais aussi de rencontres.

Copier, c'est apprendre

Claude Lebet a déjà copié trois stradivarius différents. «Pour nous c'est vraiment une gageure parce qu'on entre vraiment dedans, mais j'aime bien parce que c'est ancien.» Regarder un stradivarius, le photographier, c'est une chose, mais entrer dans le modèle, c'est tellement plus... La copie est une façon de comprendre que le temps a changé, qu'il y a différents modèles de violons suivant les régions et les époques, et qu'ils ont tous des caractéristiques différentes. Il lui est arrivé déjà quelques fois de construire un violon spontanément, sans qu'il y ait de commande; ce n'est pas l'envie qui lui manque pour recommencer, mais le temps. Claude Lebet est tellement investi dans son métier qu'il ne s'arrête pas aux violons, il fait aussi des recherches : il va publier une plaquette sur deux stradivarius qu'il a eus en main, le Milanolo et le Dragonetti.
Ces violons ont tous une histoire, un itinéraire et ça donne lieu à toutes sortes d'anecdotes. Et à Claude Lebet de se lancer dans un sujet qui lui tient à coeur... «On est à peu près sûrs que Stradivarius était illettré. En outre, il n'a jamais voyagé, il est toujours resté à Crémone à faire des violons. Mais quand on voit son oeuvre, quand on voit chacun de ses violons, on se dit que cet homme était la finesse personnifiée, le génie, le grand artisan, le grand artiste. Il a affiné ce que Amati et Gasparo del Salumo avaient commencé, car on leur attribue plus ou moins l'invention du violon. Il a fini par atteindre une perfection qu'on cherche aujourd'hui à égaler mais qu'on ne pourra pas surpasser puisqu'il a tout fait. Finalement, Stradivarius était un homme qui travaillait tout le temps et qui était tout le temps en train de chercher. C'était un technicien doublé d'un grand artiste.»

Lutherie aujourd'hui

«On demande à un luthier d'être présent au niveau de la vie musicale, de suivre l'évolution de la musique afin que le violon évolue aussi.» Le métier de luthier n'a pas changé depuis le XVIIIe siècle, ce qui change, ce sont les détails concernant les cordes, le réglage et surtout le goût pour un certain type d'instruments. «Finalement, la lutherie aujourd'hui redevient une chose normale, n'importe qui peut entrer dans un atelier, il n'y a plus cette notion de secret, de mythe qui a été entretenu face à de belles pièces comme un stradivarius ou un ruggieri.»
Claude Lebet aime les violons italiens... Dans une comparaison avec d'autres provenances, il ne peut s'empêcher de louer l'école italienne. Dans la forme, la technique, le son, il souligne les variantes.
«Parfois au détour d'une expertise, on découvre un très beau violon qui dormait.» Le mythe autour des violons serait créé par les grands marchands, comme dans la peinture. La rareté et la beauté des choses sont exploitées. «Le problème dans notre métier, c'est qu'il faut expliquer qu'on peut construire des violons neufs et que ça sonne aussi bien. Cela permet en plus une histoire extraordinaire entre le musicien et le luthier.»
Fasciné par l'ancien, Claude Lebet s'entoure de vieux violons pour s'inspirer et mieux construire les nouveaux. Il ne craint pas de recommencer toujours; pour lui, en fignoler un trop longtemps ne sert à rien. Mais il ne faut pas non plus produire aveuglément. L'expérience ne s'acquiert qu'en fabriquant. Et parfois, il faut accepter que certains instruments soient moins bons que d'autres.
«Le violon a une valeur affective que n'ont pas d'autres instruments, peut-être du fait qu'on peut le tenir dans ses bras, qu'on peut le porter, l'avoir près de soi. Il a un visage presque humain. D'ailleurs, il y a des tas de parties du violon qui ont les mêmes noms que des parties du corps humain: la tête, la voûte, l'estomac...»

Du bois à la musique

«C'est un des seuls métiers où l'on peut encore vivre en fabriquant qui est toujours moderne. On part du morceau de bois et on va jusqu'au bout. Ça c'est le vrai artisanat. Il y a peu de chances que ça change, l'industrie n'a pas de place là. Pour faire un violon, il faut être seul...»

 

Cliquez sur la vignette pour plus d'informations Portrait extrait du Livre 
"Les métiers du bois Passion et Tradition"
de Ch. Muller et F. Emmenegger 
Avec l'aimable autorisation des Editions Cabédita

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